Lorsque l'on compare les différentes méthodes de lecture ou les albums "premières lectures" pour débutants, on oublie trop souvent de se pencher sur la question de la typographie utilisée. Bien souvent, cette question n'est abordée ni dans le livre du maître, ni dans la présentation de la méthode. C'est dommage, car le choix de la police de caractères a son importance lors de ce moment si particulier qu'est l'apprentissage de la lecture.

Bien entendu, une fois qu'on sait bien lire, on n'a aucune difficulté à déchiffrer un texte quelle que soit la police de caractère utilisée, à condition qu'elle ne s'éloigne pas trop de ce que notre œil est habitué à voir. Certains caractères "fantaisie" sont parfois plus difficiles à déchiffrer, et notre cerveau s'empresse de rectifier ce qu'il perçoit comme des erreurs. Voici un exemple où certaines lettres sont barrées, d'autres renversées, d'autres arrondies... ce qui ralentit la lecture sans véritablement l'empêcher.

¢є тєχтє и'єѕт ραѕ тяèѕ fα¢ιℓє à ℓιяє, мêмє ѕι υи ℓє¢тєυя єχρєят у ραяνιєит.

Stanislas Dehaene, dans Les Neurones de la lecture1, donne l'exemple de la phrase suivante, à lire rapidement :

oiseau vert 2

Normalement, vous aurez lu sans aucune difficulté "Cet oiseau vert a un joli bec". Et ce, alors même qu'il y a écrit "Cet oiseou vert a vn joli bcc" : le deuxième a de oiseau ayant été remplacé par un o, le u de un par un v et le e de bec par un c. Mais votre cerveau, porté par le sens de la phrase, a rectifié de lui-même toutes ces petites variations.

Un enfant qui apprend à lire n'est pas du tout dans la même situation. Il va devoir, avant d'automatiser la reconnaissance des lettres, des syllabes et des mots, les identifier une à une. Si plusieurs lettres se ressemblent, ce sera une difficulté pour lui. C'est pourquoi il est important de lui mettre devant les yeux des textes bien lisibles, c'est-à-dire avec un espacement suffisant et des lettres bien distinctes les unes des autres.

Savez-vous distinguer le mot "il" du mot "deux"  ?

Voici une phrase simple, écrite dans une police sans empattement (en l'occurrence, Arial Black) :

II est plus petit que III.

Qu'avez-vous lu ? "Il est plus petit que trois" ou "Deux est plus petit que trois" ? Difficile à dire. Peut-être avez-vous commencé à lire l'un puis rectifié en découvrant la fin de la phrase ?

Si j'écris en Georgia, police à empattements :

Il a bien lu : II est plus petit que III. 

Cette fois, normalement, vous aurez bien identifié le chiffre romain II, différent du mot Il. Surtout si vous avez de bons yeux, car la différence est subtile !

Qu'en est-il des textes que nous donnons à lire à nos élèves de CP ? En début de phrase, le mot il est extrêmement fréquent. Comme je l'avais déjà faire remarquer en 2018 dans un article sur la nouvelle édition de Bien lire et aimer lire, une forme de l légèrement arrondie vers le bas permet d'éviter toute confusion.

Il arrive parfois que les élèves, en découvrant l'arrondi, la confondent avec la lettre j, mais il suffit alors de leur faire remarquer que la lettre monte et n'a pas de point et la confusion disparaît très rapidement.

La police MDI École

Lors de mon travail avec les éditions MDI et Muriel Guitton sur Permis de lire, cahier destiné aux élèves non lecteurs après 8 ans, j'ai mis en avant le fait que certains enfants peuvent se décourager à cause de ces difficultés à bien identifier des lettres qui se ressemblent trop. C'est pourquoi j'ai demandé l'utilisation d'une police adaptée.

La directrice éditoriale, Marjorie Marlein, a pris le problème à bras-le-corps et constitué une équipe chargée de réfléchir à la création d'une police de caractères spécialement destinée aux lecteurs débutants. C'est ainsi que j'ai eu la chance de pouvoir travailler en collaboration avec Christina Poth, typographe, Hugues Vollant, graphiste, et bien sûr Marjorie Marlein elle-même.

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L'un des premiers problèmes que nous avons abordés a été justement celui du I majuscule et du l minuscule. La lisibilité en a été grandement améliorée. 

typographie MDI Ecole

 

Les lettres montantes montent, les lettres descendantes descendent

Dans les polices habituellement utilisées, la différenciation de hauteur entre les différentes lettres est peu accentuée. Alors même que nous demandons à nos élèves de faire monter les hampes des l à trois interlignes de hauteur lorsqu'ils écrivent à la main, nous leur donnons souvent à lire des textes où la hauteur des l est à peine supérieure à celle des i ou des e. De même, les lettres descendantes, comme les p, les j, les g ou les y, ont des jambages qui descendent à peine sous la ligne. Le repérage des différences de hauteur est donc facilité, dans la police MDI École, par une différenciation plus importante des tailles de lettres.

typographie MDI Ecole 2

Les difficultés visuospatiales

Certains élèves, qui souffrent de dyspraxie visuospatiale, de dyslexie ou de troubles visuels, ont du mal à percevoir la forme des caractères si la graisse est trop importante et les lettres trop rapprochées. Le manque d'espace et d'ouverture des lettres crée un effet de gris qui gêne pour la distinction de chaque lettre.

C'est donc en tenant compte des recommandations émises par les orthoptistes que la typographe a accentué à la fois l'ouverture des lettres et l'espace entre elles, pour aider les élèves à bien percevoir chaque lettre comme une entité distincte.

typographie MDI Ecole 3

 

Une police mise à disposition des enseignants

Les éditions MDI ont décidé de mettre cette nouvelle police à la disposition de tous les enseignants, gratuitement, pour une utilisation en classe ou sur leur blog. Avec la police à télécharger, vous trouverez également un petit livret présentant toutes les caractéristiques de MDI École : hampes et jambages accentués, lettres ouvertes et aérées, majuscules bien distinctes, différenciation entre le I et le l, chiffres proches des modèles d'écriture manuscrite, signes de ponctuation renforcés, caractères alternatifs proposés aux enseignants qui souhaient par exemple changer de forme du a. 

forme a 1

 forme a 2

Je suis persuadée que les enseignants se saisiront de cette opportunité de créer leurs propres textes avec cette belle police, et je remercie bien sincèrement les éditions MDI pour leur générosité.

cliquez ici pour découvrir et télécharger MDI École

 

1. Stanislas Dehaene, Les Neurones de la lecture, Odile Jacob, 2007, p. 79.

 

NB : J'ai emprunté l'illustration à l'affiche de la conférence "L'histoire de la typographie", par Thibaut Geffroy, qui a eu lieu à la Maison nationale des artistes en novembre 2020.

 

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